Nouveau prophète

Poète, rappeur, leader de la formation New African Poets et auteur d’origine congolaise, Abd al Malik dévoile sa Bonne Nouvelle sur Gibraltar.

« Je suis rappeur avant tout. » lance Malik lorsqu’on lui parle de slam. « J’ai utilisé le slam un peu comme j’ai utilisé le jazz et la chanson. » explique celui qui a déjà étudié en philosophie et lettres classiques à l’université Marc Bloch. » Comme je suis un fou de littérature, le fait de slammer, de déclamer un texte, me rapproche du littéraire. C’est surtout pour ça que j’ai entrepris cette démarche-là.» Exercice encore méconnu au Québec (mais qui gagne en popularité ici notamment grâce aux soirées Rap Maudit de Khyro et Séba), cet art oratoire arrive aujourd’hui à se faire une place dans les médias de masse de l’Hexagone.

En mars dernier, Abd al était nommé dans la catégorie « révélation de l’année » des prestigieux Victoires de la Musique. Bien que la récompense allait finalement être remise à son collègue slammeur Grand Corps Malade, Malik – qui a toutefois remporter un prix dans la catégorie “musique urbaine” – a tout de même bénéficié de ses nominations. « C’est clair que pour moi, il y a eu un “avant” et un “après”.» avoue le principal intéressé. «Cette année et l’année dernière ont été des années exceptionnelles pour moi. J’ai tout d’abord remporté le prix Constantin [pendant francophone du Mercury Prize britannique récompensant annuellement un artiste “underground”], j’ai eu le Charles-Cros [un prix remis à chaque année par un collectif de critiques français] et y’ a les Victoires qui m’ont surtout fait connaître à l’extérieur du monde du hip-hop en plus de confirmer ma place au sein de celui-ci. » Malgré son parcours étonnant, Abd al préfère associer ses réussites critiques et personnelles au sein du « mainstream » à un objectif plus distinct. « Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de renouveler le rap, de donner un coup de pied et un coup de poing à son sectarisme. Moi j’ai envie de faire en sorte que les choses bougent!»

Un exemple de l’ouverture de l’artiste hip-hop : sa collaboration avec le chanteur pop folk Mathieu Boogaerts sur son compact Gibraltar. « On a un ami en commun qui est Régis Ceccarelli, celui qui a réalisé mon CD.» explique Malik à propos de sa rencontre avec le chantre de la nouvelle chanson française. « J’ai toujours admiré ce que faisait Mathieu et comme le hip-hop m’a permis de m’ouvrir à d’autres musiques, j’ai mentionné son nom lorsque Régis m’a demandé si je pensais à des “guests” pour l’album. » poursuit le rappeur qui a aussi recruté le pianiste Gérard Jouannest et l’accordéoniste Marcel Azzola, des musiciens du Grand Jacques Brel, une de ses idoles. « C’est ça l’idée derrière le titre Gibraltar : un lien entre les styles musicaux, un lien entre les générations.»

Outre son métissage, la plus récente offrande d’Abd al Malik est aussi une oeuvre politiquement et religieusement chargée. Ancien islamiste extrémiste reconverti au soufisme [une branche plus ésotérique et plus pacifique de l’Islam], Malik fait notamment référence au régime de peur états-unien sur sa pièce « 12 septembre 2001 ». « Il faut mettre chaque chose à sa place. Mélanger le politique et le spirituel n’est généralement pas une bonne idée. Il faut faire attention, car des excès se commettent très facilement. » tranche Abd al avant de poursuivre en se confiant sur ses croyances. « Dans ma jeunesse, j’avais une vision binaire des idéologies, une vision en noir et blanc qui n’était pas du tout liée à la religion. La religion, c’est quelque chose qu’on vit dans notre intimité. Lorsque j’ai découvert le soufisme, j’ai réalisé que la prière, le jeûne, etc. étaient des actes d’amour, de respect, de partage, de tolérance et d’acceptation de l’Autre dans la tolérance. »

Sujet à la mode ces jours-ci, Abd al demeure positif en abordant l’élection du candidat de droite Nicolas Sarkozi à la présidence de la France. « Moi je suis un adepte du philosophe Alain [un penseur français prônant le pacifisme] et celui-ci disait qu’il fallait juger les politiciens de par leurs actions sur le terrain. Que le président soit de gauche ou de droite, qu’importe. L’action politique se juge sur le terrain, à long terme. On va bien voir! ».

En attendant son concert aux Francofolies de Montréal, Abd al Malik travaille actuellement sur un nouvel ouvrage. Auteur salué par la critique (son roman Qu’Allah bénisse la France publié en 2004 s’est mérité le Prix Laurence Trân en Belgique), le prochain bouquin de Malik lierait étroitement ses deux passions. « Aujourd’hui, j’ai vraiment envie de mener deux carrières en parallèle : être rappeur et écrivain. C’est deux méthodologies différentes, mais j’ai autant besoin de l’une que de l’autre. Mon prochain ouvrage devrait s’appeler Le Petit livre rouge du rap. J’y parle de hip-hop en tant que culture et musique véritable. » clame-t-il avant de terminer avec un plaidoyer sur son art : « Pour moi, le rap est la musique du 21e siècle. Elle est totalement en phase avec son époque. Même le gangsta rap, avec son consumérisme, sa misogynie et ainsi de suite, nous en apprend sur notre époque. Il ne faut pas s’arrêter à la pointe de l’iceberg. Il faut aussi prendre en compte sa facette conscientisée. Le rap, c’est mon art, c’est ma musique! » Amen!

Publicités

Commentaires fermés sur Nouveau prophète

Classé dans Pêle-mêle...

Les commentaires sont fermés.